Fragonard, l’enfant chéri de Grasse
EXPOSITION DE PEINTURE
EXPOSITION DE PEINTURE
Commissaire de l’exposition – Carole Blumenfeld
À l’occasion du centenaire de la maison Fragonard à Grasse, le musée Jean-Honoré Fragonard rend hommage au regard unique que l’Enfant chéri de Grasse porta sur le premier âge de la vie, sur sa délicatesse et ses vulnérabilités, mais aussi sur ses infinies nuances de tendresse, dont il fut l’un des plus subtils témoins de l’histoire de la peinture. Une trentaine d’œuvres, certaines inédites, seront ainsi présentées au public, prêtées par des institutions françaises et étrangères, mais aussi provenant de collections particulières. Ces œuvres feront ainsi écho au Discours sur l’état actuel de la peinture qui s’insurgeait en 1785 sur le choix de Fragonard qui s’était détourné « dans de petits sentiers inconnus, pour se faire un genre plus favorable au délire de l’imagination… ». Quoi de plus séduisant que de les exposer à Grasse justement !
Trente ans avant la parution de l’Émile ou De l’éducation de Jean-Jacques Rousseau, Jean-Honoré Fragonard vit le jour dans un univers domestique resserré mais nourricier, où l’enfant fut choyé par ses parents et par sa tante et marraine – cercle restreint, mais attentif, au sein duquel cet esprit singulier s’éveilla au monde.
De récentes découvertes dans les archives grassoises et parisiennes portant sur sa petite enfance, révèlent la richesse de ce monde, où les femmes étaient héritières universelles de leurs père ou grand-oncle au même titre que leurs frères, et où l’esprit d’ouverture à l’égard des choix des femmes était singulier. Or cette histoire intime participa à la naissance de ce regard unique que le peintre porta sur la petite enfance.

Le Repos pendant la fuite en Egypte, Jean-Honoré Fragonard, Troyes, musée des Beaux-Arts et d’Archéologie
Dans son Essai sur le caractère, les mœurs et l’esprit des femmes (1772), Antoine Léonard Thomas esquissait le rêve d’une société pacifiée, affranchie des désordres d’une vie mondaine inquiète et tapageuse, où règneraient désormais la suavité des liens domestiques et la quiétude des affections partagées. À l’agitation frivole succéderait la constance des plaisirs simples ; à la vanité bruyante, une félicité discrète et durable. Cette aspiration à l’équilibre moral et à l’harmonie ne pouvait, selon lui, s’accomplir que par l’entremise des femmes, seules capables d’introduire dans l’ordre social cette douceur régulatrice.
Il serait tentant d’imaginer que Fragonard, déraciné dès son jeune âge pour gagner la capitale, éprouva lui aussi la mélancolie du passage de l’enfance à la ville. Pourtant, les archives grassoises et parisiennes révèlent que, loin de se perdre dans le tumulte de la métropole, les siens surent conserver, puis recréer autour de lui cette atmosphère de sollicitude et de quiétude domestique. Ce climat d’affection continue, reflet fidèle de son enfance, irrigue toute son œuvre et lui confère sa chaleur si singulière.
Fragonard substitue à la félicité immobile rêvée par les moralistes, un sentiment de la nature animée, mouvante, pénétrée d’un souffle intérieur. La mère qui élève son enfant – au sens propre comme au figuré – vers la lumière, accomplit un geste emblématique auquel le peintre revient sans relâche. Il s’y lit une conception éclairée de l’éducation, fondée non sur la discipline mais sur l’élan vital. Chez lui, la femme n’est point la simple gardienne du foyer : elle en est le centre lumineux, le principe vivant par lequel s’opère la métamorphose de l’enfant et du monde, et par lequel du désordre ils sont conduits vers l’éveil.

Le Berceau, Jean-Honoré Fragonard, Amiens, musée de Picardie
Chez Fragonard, l’enfance s’épanouit dans un cocon d’authenticité délicieuse, de bienveillance constante et de patience maternelle. Vive, frondeuse, quasi mutine, elle chancelle, s’émeut, hasarde ses premiers pas : c’est un petit monde de récréation et d’innocent exercice, où chaque gaucherie devient promesse, où le moindre attouchement maladroit annonce déjà l’acquisition future.
Le peintre s’attarde avec une curiosité attendrie à la menue chorégraphie des gestes, au balbutiement du mouvement, à cet empressement naïf par lequel l’enfant conquiert l’assiette du corps et la liberté de ses membres. Une telle minutie révèle un regard d’une sympathie profonde, presque d’une douce inclination, toujours aux aguets de la vérité des commencements.
Sous cette grâce délicieuse affleure un désir vif de sanctuariser ces instants fugitifs, de les conserver comme de précieuses reliques d’innocence. Fragonard se dépouille de tout appareil ; jamais il n’est plus véridique ni plus pénétrant que dans ces images d’enfance protégée, qui s’agrègent au vaste dessein du siècle : saisir le premier frémissement du sentiment, l’épanchement du cœur aux jours originaires. Ce n’est point hasard si, peu après la mort de sa fille bien-aimée Rosalie, l’année de ses dix-huit printemps, Fragonard peint un couple éploré penché sur un berceau vide. Par un retour du cœur, la peinture s’y transmue en oraison silencieuse à la mémoire de l’innocence éteinte.
C’est toute une conception nouvelle de la tendresse et du sentiment familial qui s’affirme au siècle des Lumières. Or, entre Greuze, auquel le Petit Palais vient de consacrer l’exposition L’Enfance en lumière, et Fragonard, s’esquisse moins une différence de manière qu’un écart d’âme. L’art de Jean-Baptiste Greuze semble hanté par la douleur domestique, par la fracture entre l’idéal qu’il exalte et la réalité qu’il subit. La dénonciation des mises en nourrice, les drames domestiques ou les déchirements infantiles résonnent avec ses propres déboires familiaux, aux côtés d’une épouse qui tenta de l’assassiner pendant son sommeil et éloigna leurs filles le plus loin possible de Paris. Artiste meurtri, victime, Greuze se montre extrêmement sensible aux discours novateurs de son époque sur l’attachement maternel et l’importance de la petite enfance, tout en demeurant personnellement incapable de goûter à ces bonheurs domestiques.

L’intérieur d’une étable, Jean-Honoré !agonard, huile sur toile, 54 × 65 cm, Paris, collection Farida et Henri Seydoux
Sous le pinceau de Fragonard, la maternité est au contraire la mise en scène d’un théâtre intime, voué à la tendresse et au retour à une nature véritable ou idéalisée. Porté par la lumière des souvenirs, Fragonard restitue l’éclat intact d’un monde intérieur. Chez lui, la maternité n’est pas un songe moral ni une construction édifiante : elle est la réminiscence d’une enfance heureuse, transposée en visions idéales. Dans la clarté diaphane de ses toiles, les gestes se font caresses, la couleur respire, et tout semble animé par la gratitude d’un être conscient de la fragilité de sa joie. Là où Greuze décrit la perte, Fragonard célèbre la plénitude ; là où l’un se débat avec l’impossible, l’autre fixe l’éphémère. Ainsi se dessine, sous les airs d’un même éloge de l’enfance, une opposition subtile : Greuze peint le regret d’un monde rêvé, Fragonard la mémoire émerveillée d’un monde vécu, transmué par la conscience d’un bonheur accordé. Cette inclination à célébrer les harmonies de la vie simple rejoint celle de ses contemporains en littérature, tous épris d’un même désir de naturel retrouvé, de ce retour au sentiment de la nature que poursuivent, chacun à sa manière, Rousseau, Carmontelle, Bernardin de Saint-Pierre ou Florian.
Depuis plusieurs décennies, les historiens de l’art désignent cette scène sous le titre de Visite à la nourrice, interprétant avec trop de hâte les deux personnages représentés au centre comme un couple de citadins raffinés venus contempler leur enfant confié aux soins d’autrui. Malgré plusieurs indices avancés dès les années 1780, les spécialistes peinent à rapprocher cette composition de la nouvelle du chevalier Jean-François de Saint-Lambert, publiée en 1765, dont la protagoniste est Sara, une belle jeune femme anglaise, instruite et bien née, éprise d’un fermier écossais modeste mais éclairé. Elle décide de l’épouser, délaissant un projet de mariage arrangé et bravant les conventions, pour partager avec son amant une vie inspirée des principes contenus dans le présent de noces offert par son père : une bibliothèque choisie, renfermant plusieurs ouvrages remarquables, dont l’Émile de Jean-Jacques Rousseau – du moins, dans la première version – et Pamela de Samuel Richardson.

Jeune couple contemplant son enfant, Jean-Honoré Fragonard, Grasse, musée Jean-Honoré Fragonard, collection Hélène et Jean-François Costa
Le narrateur, témoin attendri, décrit Sara et son époux penchés sur le berceau de leur cinquième enfant : « Ils se courboient tous deux sur le berceau, & tour-à-tour regardoient l’enfant & se regardoient en se serant la main et en souriant. J’étois enchanté du spectacle touchant de cet amour conjugal & de cette tendresse paternelle. »
Fragonard, en vérité, n’illustre pas littéralement l’ode familiale de Saint-Lambert :il s’en inspire pour transfigurer la figure maternelle, qu’il élève, dans ce décor champêtre, à la dignité d’un idéal des Lumières. Ici, la seule femme en âge de nourrir l’enfant est bien celle au pied de laquelle le cavalier se prosterne, à genoux, la tête blottie contre son giron, tandis qu’elle l’enlace tendrement comme elle le ferait avec un petit enfant.
Baignée par un halo de lumière claire, matinale, la jeune mère domine la composition pyramidale dont les extrémités sont occupées par la fillette et la duègne à la quenouille : se trouvent ainsi réunis les trois âges de la vie d’une femme. L’éloquence de la lumière guide la lecture de la scène, tandis que la touche, ample et frémissante, confère à la composition presque monochrome sa poésie silencieuse. Les traits du nourrisson sont à peine esquissés, joli procédé pour ne pas détourner le regard du spectateur. Le sujet véritable est la femme, et la matière généreuse dont Fragonard revêt la robe, si chaste soit-elle, focalise toute l’attention.
Les bambins placés à droite participent encore à cette exaltation de la figure maternelle. Le garçonnet pose sur elle un regard plein d’admiration, tandis que le corsage blanc de la fillette répond, par un discret écho chromatique, à la robe albâtre de la mère.
Du 19 juin au 18 octobre 2026
Ouvert du lundi au dimanche
de 10h à 13h et de 14h à 18h30
Pas de réservation nécessaire
Visite gratuite et entrée libre
Musée Jean-Honoré Fragonard
14, rue Jean Ossola, 06130 Grasse
A quelques pas de l’Usine Historique
Parking Indigo à proximité
Maison familiale au savoir-faire ancestral, la Parfumerie Fragonard est fondée en 1926 dans la ville de Grasse.
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